La Chine nous « pique » notre bois !

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Notre région Aquitaine est lourdement impactée par ce problème et nous répercutons cet article très complet de France Soir sur la question.

Le problème vient de loin en fait, les politiques, comme dans d’autres activités économiques, ont tout fait pour saborder cette filière où la France excelle.

Le COVID n’a rien arrangé evidemment !

La hausse récente et importante des achats de bois européen par la Chine met en grande difficulté la filière. Témoignages de quatre professionnels du bois : charpentier, menuisier, ébéniste et rénovateur en bâtiment, pour relater la réalité de ces métiers en difficulté.

« On ne sait plus comment s’organiser. Je me retrouve à dire aux clients qui me demandent des devis : « Je ne sais pas quoi vous proposer », on est dans le flou », regrette Benoît Lecardonnel, charpentier à La Trinité, en Normandie. 
Fin juillet, plusieurs journaux avaient écrit et montré que depuis près de dix ans, la Chine importe près de deux chênes sur trois produits en France. Une « aberration économique et écologique », selon les instances, qui a poussé la Fédération nationale du bois à mettre en ligne une pétition.

La filière est complètement déstructurée, ces artisans expliquent que depuis au moins 50 ans les politiques, non seulement ne les ont jamais aidés, mais leur coupent de plus en plus les moyens de pratiquer leur activité. « Il faut être suicidaire aujourd’hui pour lancer son entreprise dans le bois, comme je le fais », explique Anthony Piacentino, jeune entrepreneur dans les Bouches-du-Rhône, ayant repris la boîte familiale.

La sur-exportation de bois n’est pas la seule raison à ce mal-être. Le covid et la mise en arrêt du BTP dès le premier confinement en 2020, ont fortement désorganisé les entreprises. Les entrepreneurs indépendants, souvent propriétaires de TPE, sont ceux ayant le plus de mal à retrouver une bonne organisation, et même simplement de ne pas travailler à perte.

Enfin, on dénote également un problème de demande, explosant suite aux confinements, où beaucoup se sont rendus compte qu’ils avaient les moyens de faire des extensions chez eux. Mais les artisans indépendants ne savent plus comment répondre à cette demande croissante, désorganisés qu’ils sont par les mesures « sanitaires » : « Je me retrouve à dire à des clients que je ne sais pas quoi leur proposer. » Benoît déplore : « C’est tellement instable que je pense parfois à revenir à la petite entreprise que j’étais au départ, mais ce serait dommage parce que ce ne sont pas les mêmes projets. »

Le bois français aux quatre coins du monde

Outre le rôle de la Chine dans l’exportation, on parle peu des États-Unis qui engloutissent aussi une large partie de la production des scieries françaises. Le phénomène est encore très récent : dès 2017, Donald Trump, alors président américain, met en place des taxes sur le bois canadien pour bloquer les importations de son voisin du nord. Les Etats-Unis se tournent donc vers la France. Les deux géants n’ont pas les mêmes besoins : la Chine raffole des chênes, les États-Unis recherchent des épicéas. La loi du marché rentre en jeu, et les États-Unis achètent ces ressources une fois et demi le prix initial environ.

Une bonne nouvelle pour la France qui voit ses exportations et sa croissance économique fleurir, mais des prix qui explosent pour les artisans locaux. En Normandie, Benoît a globalement vu ses achats de cette matière première augmenter jusqu’à 80%. Eric Spiquel, charpentier à Paris, constate que les prix on presque doublé. Jusqu’à 130% pour Jean-Vianney Poy, ébéniste à Chamilly, en Bourgogne. Anthony Piacentino est moins touché par ces coûts : en tant que rénovateur, il utilise moins de volume de bois.

Les prix divergent selon les régions, les produits coûtent plus cher en moyenne pour les artisans de la capitale. Aux États-Unis, même si le nouveau président, Joe Biden et son gouvernement réfléchissent à retirer les taxes sur le bois canadien, ce qui relancerait le commerce avec son voisin, le mal est déjà fait au Canada. Selon Benoît, beaucoup de scieries canadiennes ont déjà mis la clé sous la porte, et le commerce du bois entre les deux pays américains ne sera plus le même.

L’incohérence écologique

Revenant sur le cas chinois, Jean-Vianney Poy déplore l’absurdité du système : « ce n’est pas possible d’avoir un monde où les Chinois achètent en France, transforment chez eux, puis revendent en France dans les Castorama, par exemple. » Ébéniste, cet artisan est sensible aux questions écologiques et remarque des incohérences fortes dans le discours : « On ne peut pas nous vendre que c’est bon pour l’écologie car c’est du bois, mais ensuite, de faire des milliers de kilomètres de transport pour l’envoyer à l’autre bout du monde, pour qu’il refasse le même chemin en transport, le bilan carbone est irrécupérable, il faut éviter ça. »

Le jeune chef d’entreprise appelle les artisans à faire l’effort « d’aller chercher du bois dans les petites scieries locales, pour encourager ce qui se fait proche de chez nous ». Et ajoute que le problème n’est pas seulement français : dans l’est de l’Europe, notamment en Roumanie, « on abat des forêts complètes qui sont magnifiques, tout ça pour faire des cuisines ». Pour casser les prix, les producteurs de mobiliers avaient déjà eu tendance à se rabattre sur du bois aggloméré, beaucoup plus rentable sur le moment, mais beaucoup moins solide.

Des artisans sans pouvoir démocratique

Selon les artisans interrogés, un des problèmes déterminants est le manque de protection des travailleurs. Les artisans avaient à l’origine une organisation par corporations pour défendre leurs droits et leur situation. Éric Spiquel explique : « Les gens doivent savoir ce que l’on vit, pour que la situation change. Beaucoup vont même vers une concurrence, souvent immigrée, cassant les prix. Les gens ne comprennent pas que le travail n’est pas le même, et qu’ils auront des problèmes avec leurs installations dans les prochaines années. » Le charpentier déplore que peu de clients sachent ce qu’est un maître artisan, ce qu’il est par exemple.

Ce statut précise que l’on valide dix années d’expérience dans le métier, ainsi que la formation de trois apprentis qui doivent ressortir diplômés sous cet apprentissage. « Maintenant il y a des syndicats, mais ceux-là ne parlent pas pour les charpentiers. » Des manifestations « Laissez-nous nos bois » ont eu lieu, mais celles-ci ne comptaient pas assez de monde pour faire bouger les choses. Sans manifestation conséquente, les politiciens « donnent zéro réponse » sur ce sujet.

Perte des indépendants : synonyme de perte du savoir-faire

Les artisans travailleurs du bois sont en danger, mais quel est le risque pour la société française elle-même ? La perte du savoir-faire. En effet, si les indépendants venaient à disparaître, ce ne serait que des grandes entreprises de BTP qui distribueraient le travail. Anthony Piacentino : « C’est tout ce que nos anciens nous ont transmis. Parce qu’il y a des savoirs qui ne se transmettent pas à l’école ou dans les livres. Ça se transmet de génération en génération, c’est ça qu’on perd aujourd’hui, et que le client va donc perdre aussi. S’ils arrivent à supprimer ça, c’est fini, être artisan c’est une vocation, ce n’est pas pour aller au travail, si on n’a pas la vocation, on ne perdure pas. »

En plus du savoir-faire, le client perd la proximité et la transparence. Les artisans expliquent aux clients ce qu’il faut pour travailler sur leur chantier et sont attachés à la qualité de ce contact, selon nos quatre intervenants. Jean-Vianney Poy explique : « On n’est pas des robots, on aime cela, et faire de la pédagogie quand on le peut. C’est même pour cela que je montre comment les choses se passent à travers ma chaîne YouTube. »

Avenir tronqué par le Covid

On ne sait pas comment l’activité va repartir. Avec les exportations faisant flamber les prix, et l’augmentation de la demande, les artisans sont soumis à un problème de taille : lors du devis, ils estiment leur prix à un certain montant, mais ce montant peut exploser un an plus tard, tant les coûts sont instables. Sauf que ces artisans ne se voient pas dire au client : « Bon, eh bien je vais devoir vous demander beaucoup plus. » selon Benoît Lecardonnel, et peuvent en être réduits à travailler pour moins cher qu’ils ne le pourraient, voire à perte comme on l’a évoqué plus tôt.

Selon Jean-Vianney Poy : « Le parallèle avec le Covid c’est qu’il y a quelque chose de conjoncturel, il y a un redémarrage avec de la peur, et c’est mauvais. Quand il y a de la peur, les prix s’envolent, et tout. Là, les prix vont rester hauts et c’est dommageable au moins sur le moyen terme. »

Quand la globalisation écrase le local

Ce qu’il se passe avec le commerce international est quelque chose d’ancré dans notre système. Les artisans sont-ils d’accord avec cela ? Notre panel n’est pas représentatif ici, mais Benoît, de « la Boîte à cabane » lâche : « On n’a personne à qui s’en prendre, c’est le monde ultralibéraliste, capitaliste, dans lequel nous sommes. Vu qu’on n’a pas les moyens, on ne surenchérit pas. » Eric : « Moi je n’ai pas de problème avec le capitalisme, mais il faut que tout le monde joue le jeu. Si nous avons des règles mais que d’autres jouent le jeu avec des règles différentes, on est forcément perdant. Moi, que le concurrent essaie de baisser les prix, c’est bien, ça permet de se dépasser, on se tire vers le haut, mais parce qu’on joue le même jeu, avec les mêmes règles. La Chine vient, on sait très bien comment c’est là-bas. »

Les artisans dénoncent un manque de facilités pour employer. Ils doivent, pour certains, refuser des chantiers car ils n’ont pas la main d’œuvre suffisante, mais ne veulent pas embaucher, parce qu’ils ont parfois les mêmes règles d’embauche que des entreprises de plus de 50 employés, alors que les deux types d’organisations n’ont pas les mêmes activités. Jean-Vianney explique ne pas embaucher parfois, car il trouverait irrespectueux de sa part, d’embaucher quelqu’un pour six mois si c’est pour le mettre dans l’instabilité et lui dire au bout du contrat : « Bon, eh bien non, je ne peux pas te reconduire. »

Un manque de soutien de la part des politiques depuis 50 ans, qui interpelle. Dès les années 70, sous Giscard, le gouvernement avait imposé les stocks que faisaient les artisans, ce qui leur permettait non seulement d’avoir davantage de stabilité sur leur approvisionnement, mais en plus, leur permettait de pouvoir préparer le bois des années à l’avance, ce qui en faisait un bois plus fiable, nous explique Eric Spiquel.

De telles règles qui témoignent d’une volonté des politiques de ne s’intéresser globalement qu’à la rentabilité d’une activité, et non à son utilisation optimisée. Si les décisionnaires ne descendent pas de leur tour d’ivoire pour comprendre comment marche le monde, ce sont des centaines de secteurs d’activité qui risquent de faillir en France.
 


Les artisans interrogés : Benoît Lecardonnel – Eric Spiquel – Jean-Vianney Poy (sa chaîne YouTube) – Anthony Piacentino

Auteur(s): FranceSoir

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