MALI : La junte militaire expulse l’ambassadeur français . Pourquoi ?

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La brillante analyse de Bernard Lugan!

Après le coup d’État du colonel Assimi Goïta au Mali, Emmanuel Macron a littéralement étranglé économiquement le Mali en prenant contre ce pays des sanctions totalement inopportunes et improductives qui ont achevé de dresser l’opinion malienne contre la France. La réaction de la junte a consisté à flatter l’opinion publique.

Nous sommes en présence d’une entreprise de défausse rendue d’autant plus facile que l’accusation de néo-colonialisme est toujours prompte à échauffer des esprits gangrenés par la rente mémorielle et encouragés par l’ethno-masochisme des élites françaises qui font bien rire Russes, Chinois et Turcs qui prennent la place de la France.

Voilà donc la France devenue bouc-émissaire permettant aux élites locales qui ont systématiquement pillé leurs pays respectifs de cacher six décennies de corruption, de détournements, d’incapacité politique, en un mot d’incompétence.

Résultat, après la Centrafrique, la France va se trouver « éjectée » du Mali alors que ses soldats y tombent pour assurer la sécurité de populations abandonnées par leur propre armée…

Quelles furent les erreurs commises par la France ?

Au moment où de plus en plus d’Africains rejettent la démocratie, la France s’arc-boute tout au contraire sur cette idéologie vue en Afrique comme une forme de néocolonialisme.

Aveuglé par son présupposé démocratique, le gouvernement d’Emmanuel Macron n’a pas vu que le coup de force du colonel Goïta était une chance pour la paix.

Ce Minianka, branche minoritaire du grand ensemble sénoufo, n’ayant pas de contentieux historique avec les Touaregs et avec les Peuls, les deux peuples à l’origine du conflit, pouvait donc ouvrir une discussion de paix en corrigeant les grandes erreurs commises par les décideurs parisiens depuis le début du quinquennat Macron.

Or, ces derniers n’ont pas su profiter de l’opportunité politico-militaire ouverte au Mali avec le coup d’État. Tout au contraire, Paris a considéré comme une provocation l’ouverture de négociations entre Bamako et certains groupes armés nordistes, alors que l’opération lui était entièrement profitable car cela lui aurait permis de fermer le front du nord afin de concentrer ses moyens sur d’autres régions.

Selon vous, plusieurs guerres différentes se déroulent au Mali : Paris a une vision globale de la situation, en revanche.

Oui, et là est le cœur de l’erreur d’analyse française. Au Mali, nous sommes en effet en présence de trois guerres, celle des Touaregs au nord, celle des Peuls au sud et celle de l’État islamique dans la région des « Trois frontières ». Contrairement à ce que pense Paris, les deux premières ne sont pas religieuses car l’islamisme n’y est que la surinfection de plaies ethno-raciales millénaires.

Au nord, la clé du problème est détenue par Iyad Ag Ghali, chef historique des précédentes rébellions touarègues. Depuis le début, et comme je n’ai cessé de le proposer, il fallait nous entendre avec ce chef Ifora avec lequel nous avions des contacts, des intérêts communs, et dont le combat est identitaire avant d’être islamiste. Par idéologie, par refus de prendre en compte les constantes ethniques séculaires, ceux qui font la politique africaine française ont considéré tout au contraire qu’il était l’homme à abattre.

Tout récemment encore, le président Macron a encore une nouvelle fois ordonné aux forces de Barkhane de l’éliminer. Et cela au moment même où, sous parrainage algérien, les autorités de Bamako négocient avec lui une paix régionale.

Le deuxième conflit, celui du sud (Macina, Liptako, nord du Burkina Faso et région des « Trois frontières ») a, lui aussi, des racines ethno-historiques. Cependant, deux guerres s’y déroulent. L’une est l’émanation de larges fractions des Peuls et son règlement se fera parallèlement à celui du nord, par une négociation globale. L’autre, à base religieuse, est menée par l’État islamique et elle est d’une autre nature.

Donc l’erreur française fut de globaliser la situation alors quil était impératif de la régionaliser.

Très exactement, car Paris n’a pas voulu voir que l’EIGS (État islamique dans le Grand Sahara) et AQMI (Al-Quaïda pour le Maghreb islamique) ont des buts différents. L’EIGS qui est rattaché à Daech a pour objectif la création dans toute la BSS (bande sahélo-saharienne), d’un vaste califat trans-ethnique remplaçant et englobant les actuels États. De son côté, AQMI étant l’émanation locale de larges fractions des deux grands peuples à l’origine du conflit, à savoir les Touaregs au nord et les Peuls au sud, ses chefs locaux, le touareg Iyad Ag Ghali et le peul Ahmadou Koufa, ont des objectifs d’abord locaux, et ils ne prônent pas la destruction des États sahéliens.

Mais d’une manière que je qualifie avec charité d’insolite, l’Élysée s’est obstiné dans l’accumulation des fausses analyses. Ainsi, Emmanuel Macron n’a pas voulu voir que, le 3 juin 2020, la mort de l’Algérien Abdelmalek Droukdal, le chef d’Al-Qaïda pour toute l’Afrique du Nord et pour la région sahélienne, tué par les forces françaises, changeait radicalement les données du problème. Son élimination donnait en effet leur autonomie au touareg Iyad ag Ghali et au peul Ahmadou Koufa.

Après celles des « émirs algériens » qui avaient longtemps dirigé Al-Qaïda dans la région, celle d’Abdelmalek Droukdal marquait bien la fin d’une période, Al-Qaïda n’y étant désormais plus dirigé par des étrangers, par des « Arabes », mais par des « régionaux ».

Or, ces chefs régionaux ont des buts ethno-régionaux ancrés sur une problématique millénaire dans le cas des Touaregs, séculaire dans celui des Peul.

Le manque de culture des dirigeants français leur a interdit de le voir. D’où l’impasse actuelle. Et cela pour une simple raison qui est que pour les dirigeants français, la question ethnique est secondaire ou même artificielle, certains, dans l’entourage du président Macron soutenant même que les ethnies africaines seraient une création coloniale. Alors dans ces conditions…

Comment sortir de limpasse ?

L’accumulation des erreurs commises par les dirigeants français fait que nos forces se trouvent désormais face à un rejet populaire qui va chaque jour accélérant. Nos convois étant harcelés, leur ravitaillement va être de plus en plus difficile, cependant que tombent toujours les meilleurs des enfants de France qui combattent à la place de centaines de milliers de déserteurs maliens et burkinabés qui coulent des jours heureux en région parisienne… Si le Niger, un pays plus que fragile, devait à son tour connaître un coup d’État, la situation de nos forces deviendrait alors problématique et leur repli vers le littoral une nécessité. Or, la seule voie de retrait passe par la Côte-d’Ivoire où, là aussi, le sentiment anti Français gonfle chaque jour un peu plus…

L’urgence est donc de laisser les faillis face à leurs responsabilités. D’autant plus que la « Françafrique » est un fantasme, la France n’ayant, ni économiquement, ni stratégiquement, ni politiquement, de véritables intérêts dans la région. Quant à l’islamisme, et comme je ne cesse de le dire, il s’agit d’abord ici de la surinfection de plaies ethno-politiques inscrites dans la nuit des temps et opportunément utilisées par les islamistes. La France n’a pas vocation à régler ces problèmes inscrits dans une longue durée millénaire.

Maintenant, la seule question qui se pose est de savoir comment nous retirer de ce bourbier sans perdre la face. Je ne vois à cela qu’une seule solution qui serait de projeter massivement nos meilleures unités d’intervention dans la seule région des « Trois frontières » et de les y laisser « nomadiser » afin qu’elles y liquident les islamistes de l’EIGS. Pendant ce temps, nous aurions tout le loisir de « démonter » Barkhane et de nous retirer après une victoire militaire en laissant aux armées locales le soin de défendre leurs pays qui sont théoriquement indépendants.

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